Entrevue: Jean-Paul Eid

Publié le par Eric Lamiot

Jérome Bigras est de retour. Personne n’osait espérer revoir cet anti-héros banlieusard revenir manipuler les standards de la bande dessinée classique. Et pourtant, c’est un trou heureusement non comblé qui nous vaut ce plaisir. Entrevue avec son créateur, Jean-Paul Eid, pour nous expliquer les tenants et aboutissants de ce projet.

 

 

Après le recueil des aventures de Jérome Bigras “Des tondeuses et des hommes”, tu nous reviens avec un nouvel album “le fond du trou”, et des nouvelles aventures pour ce personnage. Pourquoi avoir repris ce héros ?

Pourquoi pas?  J'ai créé Bigras à l'âge de 20 ans et il a évolué en même temps que moi durant les 10 années de collaboration à la Revue Croc.  C'est devenu un ami intime à travers lequel j'aime poursuivre mes petites expériences de scénaristique.

 

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Jérome Bigras était publié dans « crocs » initialement, peux-tu nous dire comment ce héros est venu au monde ?

Croc avait mis sur pied une autre revue du nom de Titanic, un projet ambitieux de magazine uniquement dédié à la BD, alors que Croc contenait 70% de texte et 30% de dessin. J'y ai publié mes premières planches. Hélas, ça a été le dernier numéro et la revue a fermé ses portes le mois suivant. Mais, cette collaboration m'a permis de mettre un pied dans la place, de traverser le corridor et de frapper à la porte de la revue- mère avec quelques planches dont 3 épisodes de Bigras. Ça a plu et, à mon grand étonnement, on m'a ouvert les pages du magazine en publiant les aventures de Jérôme de façon irrégulière, au début, puis mensuellement jusqu'à la fermeture de la revue en 1995.

 

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Avec Jérome Bigras, tu jouais déjà avec les standards de la bande dessinée (cases à l’envers, personnages qui jouent avec les bandes, adresses directes au lecteur), d’où viennent ces idées ?

Je me pose souvent la question suivante: À quoi le lecteur s'attend-t-il le moins à cet endroit précis du récit? J'essaye par la suite de justifier le tout et c'est là que réside la plus grande partie du travail. Ce n'est pas de trouver les idées le plus difficiles, mais plutôt le travail pour les intégrer dans le récit.

 

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Avec au fond du trou, tu vas encore plus loin. Cette fois, il y a un trou qui traverse l’album et qui sert de fil conducteur à l’histoire. N’as-tu pas peur d’aller trop loin ?

J'ai fait mes classes dans un magazine humoristique et j'y ai appris à m'adresser à un lecteur qui n'est pas nécessairement un fin connaisseur de BD mais plutôt un lecteur occasionnel. Et je me suis donner le mandat de lui faire découvrir les possibilités du médium. Évidemment, ça demande un minimum d'effort de sa part, mais, en contre partie, il aura droit à un petit tour de manège qui le sortira du confort de sa lecture traditionnelle.

 

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Garder un trou tout au long des pages d’un album tout en gardant du sens dans l’histoire, à quel point est-ce difficile ?

Honnêtement? Hyper-complexe! Premièrement parce que le trou ne change jamais de place sur la page. Le découpage doit donc se fondre dans cette grille trouée. De plus, comme il y a des trous sur toutes les pages, le scénario doit tenir compte du fait que les trous de gauche mènent aux pages précédentes et ceux de droite aux pages à venir. Dans de telles circonstances, impossible d'intercaler une page, puisque toutes les pages paires deviendraient impaires et inversement.

 

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De plus, l’histoire n’est pas linéaire, puisque des références croisées à d’autres pages sont faites tout au long de l’album. Comment organises-tu ton scénario pour que tout se tienne à la fin ?

Au départ, je savais comment commençait et finissait l'histoire. Après, ça a été des heures de brainstorming à trouver des gags visuels jouant sur la forme du trou ou sur sa signification. Dans un deuxième temps, ça a été d'intégrer ces idées dans le fil de l'histoire et de lancer des perches d'une page à l'autre sans que les lecteurs ne se perdent dans un labyrinthe.

 

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Peux-tu nous parler des difficultés techniques liées à la réalisation de cet album ?

Je me suis lancé dans le vide en prenant pour acquis que la perforation de l'album était un procédé faisable et relativement réaliste. La Pastèque était l'éditeur tout désigné pour ce genre publication hors norme. Grâce à l'imprimeur Gauvin, qui a abordé cet album comme un défi, on a réussi à développer une machine qui permet de perforer l'album et poussant les retailles hors du trou et ce, sans effilocher le papier.  Plusieurs heures de recherche et développement du côté de Gauvin qui ont donné un résultat très satisfaisant.

 

Penses-tu être allé au plus loin de ce que tu pouvais avec ce concept ?

Il n'y a pas de limites sinon que le nombre de pages que l'on compte faire. Il ne faut pas non plus que l'histoire s'épuise et que les pages ne deviennent qu'une simple succession de pirouettes narratives. Je travaille fort pour que toutes ces astuces soient intégrées et justifiées dans le scénario.

 

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Tu es un des rares auteurs au monde à jouer avec les cases des histoires (Fred en est un autre). Est-ce important pour toi de sortir des sentiers battus ?

Il y a plus d'auteurs qu'on pense qui travaillent en ce sens. Ici comme ailleurs, de Leif Tand à Marc-Antoine Mathieu, et tous de façon bien personnelle.

Sortir des sentiers battus? Je ne sais pas. J'aime profiter de ce que m'offre ce médium et que les autres médiums ne peuvent m'offrir. Capitaliser sur les particularités de la BD. Par exemple, contrairement au cinéma, je peux modifier le format de mes cases, le lecteur peux facilement relire une page précédente si je le lui suggère, je peux profiter du support tridimensionnel de la page (la feuille de papier), etc.

 

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Peux-tu nous parler de tes projets ?

C'est un peu prématuré pour le moment!  Mais très bientôt, j'espère!

 

Merci beaucoup d’avoir pris du temps pour répondre à nos questions.

 

 

 

 

 

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                               

 

 

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