Entrevue: Jimmy Beaulieu

Publié le par Eric Lamiot

 

Aprés plusieurs années comme éditeur, Jimmy Beaulieu nous reviens comme auteurs avec deux sorties consécutives, Comédie sentimentale pornographique et A la faveur de la nuit. Petite entrevue pour nous parler de ces deux albums.

 

Après plusieurs années dans l’édition, tu reviens en tant qu’auteur. Est-ce un soulagement pour toi ?

Oui, bien sûr. Je ne pense pas avoir été le meilleur éditeur. J'étais trop sensible pour ce sport ultraviolent. J'ai publié une collection dont je suis fier, solide, cohérente, bourrée de bons livres, mais je ne m'intéressais rien d'autre qu'à faire exister les meilleurs livres possibles. J'aurais eu besoin d'être jumelé avec quelqu'un d'aussi fou que moi, à qui je pouvais passer la puck pour faire rayonner les ouvrages une fois imprimés. Une chose est sûre, je suis plus remplaçable comme éditeur que comme auteur. Il y a une excellente relève en ce moment de ce côté (Pow Pow, La mauvaise tête…).

 

Dans « A la faveur de la nuit » tu décris très bien la genèse du livre, pourrais-tu faire la même chose pour « Comédie sentimentale pornographique » ?

Je l'ai fait avec David Turgeon dans L'œil amoureux. Mais à l'inverse d'À la faveur de la nuit, qui selon moi bénéficiait de cette intrusion dans les coulisses, j'ai préféré que ce dévoilement soit externe, à diffusion restreinte et temporaire.

 

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Tes livres ressemblent à un ensemble de courtes histoires reliées pour former un tout (on penserait à des nouvelles agencées pour former un roman). Te sens tu plus à l’aise avec ce format plutôt qu’une grosse histoire linéaire ?

Oui. Je ne sais pas si ça va toujours être le cas, mais j'aime travailler en pensant en termes de scènes semi-autonomes à tricoter plus tard (méthode de musicien). Comme ça, je travaille toujours dans l'enthousiasme de l'inspiration, et je trouve plus responsable de faire payer les lecteurs pour des pages inspirées, incarnées, que j'avais vraiment envie de faire au moment où je les ai faites. Travailler sur des pages que j'ai écrites plusieurs mois auparavant, ça m'ennuierait beaucoup, or je n'ai pas un dessin qui peut fonctionner si je m'emmerde en le faisant. Le résultat serait sec, rêche, très très mauvais. Je reconnais que ce côté patchwork peut déranger certains lecteurs, mais je préfère sacrifier ces quelques psychorigides et faire des livres plus réussis à mes yeux.

Ça m'évite aussi d'avoir des scénarii trop prévisibles. Enfin, j'espère. J'avance avec curiosité dans le processus.

 

En terme graphique, on retrouve plusieurs méthodes différentes de coloration (crayons, aquarelle, polychromie, bichromie). Dans certain cas, ça semble suivre une logique narrative, pas dans d’autres. D’où vient cette façon de procéder ?

Je fais les scènes telles que je les imagine, avec la technique qui convient le mieux à l'atmosphère que je veux susciter. Par exemple pour les scènes légères, plus bondissantes, j'utilise le rotring avec aquarelle. Pour les scènes plus oniriques ou contemplatives, j'utilise les crayons de couleurs, pour les scènes de conversations intimes dans la chambre à coucher, j'utilise un plomb bien gras et crotté avec de légers jus d'aquarelle. Il y a donc un système, mais il est plus musical que cartésien.

Ah, et les bichros bleues, c'est des flashbacks.

 

 

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Tu explore beaucoup les relations humaines et sentimentales dans tes livres, d’où te vient cet intérêt et penses-tu pouvoir un jour en faire le tour ?

 Je ne crois pas qu'on puisse vraiment en faire le tour. Pourquoi faudrait-il que je passe à autre chose ?  En dix ans de livres, j'ai l'impression d'avoir à peine entamé le sujet, au contraire.
J'ai été chanceux, jusqu'ici, je n'ai connu que des malheurs modestes. Je ne me suis jamais fat violer, je n'ai jamais vu mes enfants se faire trancher en deux devant moi, je n'ai pas connu la guerre, la grande maladie, etc. Je ne me sens donc pas autorisé à aborder ce registre d'émotions. Par contre, j'ai eu des échecs amoureux et professionnels, j'ai perdu des êtres chers, je suis passé à travers de lourdes périodes de remises en question. Il est donc possible que j'aborde ces sujets sans trop parler à travers mon chapeau. 
 

Est-ce que l’histoire d’un hôtel perdu sur la côte nord est basée sur un fait réel ?

Non. C'est juste métaphorique. Ça représente la collection que j'ai dirigée pendant neuf ans. Un beau lieu construit là où il n'y a pas grand monde pour s'y intéresser. Un rêve de fou. Et aussi un refuge.

 

Tes histoires se passent beaucoup plus la nuit que le jour, la nuit est-elle plus inspirante pour toi ?

Je suis plutôt noctambule, en effet. Le monde diurne criard m'irrite. La nuit, je me sens libre et apaisé. C'est le monde du rêve, de la poésie, des idées, de l'amour, de la folie, de la fascination, bref de toutes ces choses qui sonnent tata mais qui sont belles.

 

« Comédie sentimentale pornographique » est publiée dans la collection Shampooing chez Delcourt, qu’est-ce que ça fait comme effet de se retrouver au côté de Trondheim, Tarrin, Boulet et autres ?

Pascal Girard, aussi, et bientôt Iris et Zviane. Je suis en excellente compagnie. Je trouve que ce livre est à sa place dans une collection où le lecteur peut s'attendre à être formellement déstabilisé mais bien accueilli quand même. Je n'aurais pas voulu que ça se retrouve, par exemple, dans Erotix à cause des 10 pages de cul sur 288.

 

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Tu fais beaucoup référence à la musique, tant dans les albums que dans cette entrevue. Comment vois tu les liens entre musique et BD?

 

 J'ai appris à raconter en faisant de la musique. Je collige des atmosphères, je joue avec les rythmes, les tensions, les bifurcations incongrues, les leitmotivs. Le tout en évitant de trop en dire, de dévoiler les mystères, d'être trop explicite dans l'étalage des émotions, comme on évite les mélodies trop évidentes, trop vulgaires.

 

Idéalement, mes livres récents seraient lus comme des rêveries musicales. Les chapitres sont des mouvements, ou des faces de vinyles, les séquences des chansons. D'ailleurs, je rêve d'une adaptation de Comédie sentimentale pornographique en musique instrumentale (genre : piano et contrebasse).

 

Peux-tu nous parler un peu de tes projets ?

J'essaie de commencer une collaboration avec Pascal Girard sur notre résidence de 2008 à St-Malo,  mais c'est difficile de me lancer après le marathon de fou de l'année dernière. Quand je suis sur une bonne lancée créative, je deviens quelqu'un d'assez odieux pour mon entourage. Pour leur épargner ce supplice, je cherche des raisons de ne pas m'y mettre, par exemple : répondre à des entrevues.

 

 Merci beaucoup d'avoir épargné ce supplice à tes proches en participant à cette entrevue.

Pour suivre le travail de Jimmy beaulieu: http://jimmybeaulieu.com/

 

 

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