Entrevue: Julien Poitras, Moelle Graphique

Publié le par Eric Lamiot

Moelle Graphique est un éditeur d’ouvrages de bande dessinée, et je parle ici d’ouvrages dans le sens de qualité d’édition. Les livres édités par Moelle Graphique, reliés à la main, sont dans une classe à part de la bande dessinée du Québec. Depuis un certain temps, cet éditeur publie aussi des bandes dessinée tant de la relève (Stat, voir l’entrevue sur ce même site), que du patrimoine du Québec (André-Philippe Coté, l’homme aux graffitis). Pour en savoir plus, nous avons interrogé Julien Poitras, l’homme (auteur et éditeur) en arrière de Moelle Graphique.

 

 

Peux-tu nous présenter Moelle graphique ?

Moelle graphique est une petite maison d’édition qui a comme objet de publier de la bande dessinée québécoise de haute qualité sous une forme quasi artisanale, c’est à dire en produisant des livres de facture originale, montés à la main et à faible tirage, favorisant la création d’« objets d’intérêt », concordant avec leur sujet, chaque projet étant unique et générant un livre dont la forme (dimensions, construction, reliure, etc.) est adaptée au projet. L’objectif est de faire la démonstration que la bande dessinée puisse être autre chose que les albums auxquels nous sommes habituées. Il y a là-dessous le concept que les bandes dessinées peuvent être éditées également en « beaux-livres », en objets originaux et qu’elles y gagnent en fait.

 

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Après avoir servi à présenter tes albums personnels, Moelle graphique, depuis deux ans, publie d’autres auteurs (Danny Gagnon au départ, maintenant Benoit Joly, André-Philippe Côté et d’autres). Pourquoi cette évolution ?

L’idée d’éditer des collègues que je connais et apprécie de longue date était présente au départ, mais encore fallait-il que je fasse mes preuves ! J’ai donc servi de cobaye. La production d’albums de qualité a permis de rallier ces auteurs et a fait en sorte qu’ils puissent accepter, ou me proposer spontanément, l’édition de leur travail. Il y a également l’intention de faire connaître ces productions qui pour certaines dorment au fond des tiroirs de ces auteurs depuis des dizaines d’années. Mon travail d’édition a même été qualifié par d’aucuns d’« ouvrage d’archéologie », soit de mettre en évidence ces œuvres (certaines dont j’avais personnellement vu des parcelles il y a des années et dont je me souvenais dans une sorte de fantasme idéalisé) et leur donner voix au chapitre, permettre qu’elles soient consignées par un dépôt légal, qu’elles soient répertoriées comme œuvres de la culture québécoise et connues par un public amateur de bandes dessinées de nature moins commerciale.

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Moelle graphique va chercher autant dans le patrimoine BD du Québec (André-Philippe Côté), que du côté de jeunes auteurs (Yves Lessard et François Paquet pour « Stat »), peux-tu nous parler de la ligne éditoriale que va suivre Moelle graphique et ses diverses collections ? 

La ligne éditoriale ne se veut pas restrictive. Que les auteurs soient chevronnés et aguerris ou qu’ils en soient à leurs premières armes, la qualité et les coups de cœur générés par leurs propositions sont des motifs suffisant pour moi en tant qu’éditeur.

Quant aux collections identifiées dans le giron de moelle graphique, elles réfèrent davantage à un type d’œuvre graphique qu’à une génération ou une catégorisation des auteurs. La collection « Band&Ciné » réfère aux œuvres en bande dessinées pures et dures, de première publication. La collection « Faux&Os » identifie les recueils d’images, soit de photographies ou d’illustrations (n’excluant pas cependant un contenu en partie constitué de bandes dessinées). La collection « Fulle Recyc » signifie le recyclage d’œuvres déjà publiées, édités ou utilisées dans un autre contexte.

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Quelque soient les albums sortis, il y a toujours un souci de l’album en tant qu’objet (dos toilés, qualité du papier, reliure…). Est-ce important pour toi ? 

Tel qu’expliqué en début d’entrevue, oui, c’est en fait central dans l’amorce du projet. Ma formation antérieure en arts visuels a amené chez moi un intérêt majeur pour le livre en tant qu’objet d’art. Le lien entre le livre et l’humain est à mon sens quelque chose à la base de très fort. La portée de cette relation intense est à mon avis décuplée si l’objet en question est de surcroît un bel objet, un objet réfléchi, congruent, sensé. L’émotion que je ressens personnellement à saisir un livre de cette nature est un de mes expériences préférées.

Le livre numérique va accentuer à mon sens cet état de fait ; on n’achètera éventuellement les versions papier des livres que pour des motifs très spécifiques, dont ce lien privilégié à l’objet physique. Le livre comme phénomène de masse devrait évoluer vers le numérique alors que le livre en tant qu’objet pourrait se destiner dans le futur à l’individu qui a un intérêt spécifique pour un livre donné, découlant d’un attachement particulier à un œuvre, un auteur ou une collection.

Est-ce à dire que tous les albums de moelle graphique auront toujours cette facture soignée, fait main, de haute qualité ? Pas nécessairement. Il y a une balance pour chaque album entre le temps investit pour le réaliser et le produire et le public cible. Les albums de facture très recherchée sont onéreux et la quantité d’albums imprimés est alors moindre, de même que leur distribution est plus limitée. Les albums dont la diffusion se voudrait plus large éventuellement pourraient se voir l’objet de compromis à ce niveau.

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Tes propres albums sont reliés de ta main, peux-tu nous parler de ce travail et de ce qu’il représente pour toi ? 

En fait, tous les albums produits jusqu’à maintenant le sont, et ce travail de production, c’est en fait ma nature d’artiste et même d’artisan qui s’exprime dans une attention maniaque à l’objet. Le fait de tailler, coudre, coller, donne une proximité au livre, à l’objet. Chaque livre devient en quelque sorte unique car porteur de la marque de l’homme, avec, pour chaque album, ses petits défauts, ses variations, parfois difficilement perceptibles, ce qui fait de chacun de ces livres des œuvres d’art, qu’il plait à partager. Et même, à chaque livre emporté par un lecteur, c’est une petite parcelle de soi qui part, un don de soi et un cadeau à cet être qui va se plonger dans cette histoire, parcourir les pages et communier avec l’auteur. Ce travail se rapproche de celui du copiste qui avant l’ère de l’impression recopiait le livre à chaque nouvel exemplaire, conférant à l’ouvrage une émotion, un vécu et une personnalité propres à l’auteur, absents d’une reproduction mécanique.

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Comment vois-tu l’évolution de moelle graphique pour les prochaines années ?

Il y a certainement une crise de croissance à l’horizon. À mesure que la demande augmente et qu’il faudra accroître la distribution de nos produits, il ne sera plus possible d’assurer la production « à la main » et il faudra se tourner vers des alternatives. Je me réserve tout de même le plaisir d’une petite production parallèle pour les différents ouvrages. Quant aux projets de livre, ce n’est pas le matériel qui manque, tout un pan de la production québécoise en bande dessinée demeure méconnu, non édité, non distribué ; il y a du matériel pour des années encore.

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L’an passé, avec Bats, tu nous proposais le premier tome d’une série. Peux-tu nous en parler un peu plus ?

Bats est une fantaisie historico-politico-sociale qui se projette sur plusieurs albums et qui a l’ambition de rassembler sur un même plateau plusieurs de mes intérêts : la nature, mes origines rurales, le messianisme, l’ambivalence morale. C’est aussi une façon de m’éclater au point de vue du graphisme et de la forme, au point de vue de l’histoire racontée, mais également au niveau des objets livre qui sont et seront produits. C’est avant tout un projet à long terme, sur plusieurs années, qui n’est pas encore complètement fixé. C’est donc à suivre.

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Tes bandes dessinées sont surprenantes graphiquement, entre dessin, photo, et composition d’art graphique. Peux-tu nous parler de ta méthode de travail ?

Je réfèrerais le lecteur à l’article publié dans le Trip no 7. En voici un extrait :

« Mon biais personnel est que je ressens à la friction du crayon sur le papier et du pinceau sur la toile une émotion que ne permet pas de reproduire la tablette graphique. Ainsi, la plupart de mes croquis sont faits au crayon sur papier, afin de saisir la spontanéité du geste qui réagit au contact du papier et de son grain. Une fois les croquis numérisés, j’interviens abondamment sur les images dans Adobe PhotoshopÒ, mêlant parfois des photos et images que j’ai réalisées dans un autre contexte. Les livres sont ensuite montés dans Adobe InDesignÒ et permettent de produire des versions numériques PDF paramétrables en fonction de l’usage désiré. Bien que j’utilise abondamment l’ordinateur à l’étape de la création des planches, je suis très attaché aux livres en tant qu’objets d’art. Je me tourne donc pour la distribution de mes œuvres vers une impression sur presse numérique, à petit tirage. Chaque livre est relié et monté patiemment à la main ; les choix de papier, cartons, couvertures, page de garde sont concordants avec le projet sous-jacent, afin d’en faire des objets globalement pertinents. En ce sens ma production est un mélange assez complexe d’éléments numériques et analogiques (voir l’illustration 1). Au final, le Web devient une fenêtre sur cette production où les documents PDF téléchargeables sont les témoins numériques d’entités analogiques, assemblages d’encre et de papier ; des entités délicieusement palpables, qu’on peut feuilleter, chérir et ranger précieusement dans sa bibliothèque. 

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Illustration 1 : Montage prenant pour exemple le projet « Bats »  croquis « fait main », planche numérique, réalisée à partir de la numérisation de croquis et de photos, album imprimé de type « livre d’enfant », amenant une concordance à ce projet qui porte sur une histoire fantastique, dont les héros sont des chauve-souris « évoluées ». »

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Quels sont tes projets en termes de BD ?

Le projet qui me presse le plus (qui me tient le plus à cœur) c’est de terminer les œuvres en cours, dont « BATS » (pour lequel j’entrevois un minimum de trois albums), le « Docteur Jolicœur, médecin d’urgence en Afghanistan » et les deux autres tomes quasi achevés de « Hérault ».

Une suite à « La Chauve-souris et la boîte de biscuits » est envisagée, mais n’est qu’à l’étape du débroussaillage. J’ai aussi scénarisée une autre histoire d’enfance « Séminariste » qui touche mes quatre années de niveau secondaire au Séminaire Saint-Alphonse (qui fait les médias depuis quelques mois). Cette histoire n’en est pas une d’abus sexuel, mais porte davantage sur comment nous vivions notre sexualité en émergence dans le contexte d’une institution de gars uniquement, dirigée par des prêtres.

Bref, bien des projets, que je crains de ne pouvoir réaliser avant de me retrouver six pieds sous terre, étant donné mes quelques autres occupations et la lenteur avec laquelle je produis !

 

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Si tu avais à te définir par l’intermédiaire de trois œuvres (tous domaines confondus), quelles seraient-elles et pourquoi ? 

Je comprends que cette question ne vise pas à connaître mes œuvres préférées (ce qui est une question extrêmement plus complexe), mais davantage ce qui me définit comme artiste. Je vais ajouter une contrainte en ne sélectionnant que des œuvres récentes : « Et vogue la valise », bande dessinée de Siris, qui m’a énormément ému comme drame contemporain et de proximité (rares sont les bandes dessinées qui ont généré une telle émotion chez moi (Maus, Jimmy Corrigan, Paul a un travail d’été, la liste est courte)). Le film « Il divo » pour l’opulence. « Hi-fructose Collected edition », recueils/livres d’images pour la beauté, l’ingéniosité des objets-livres.

Pour en savoir plus sur Moelle Graphique: http://moellegraphique.com/

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