Entrevue, Michel Grant

Publié le par Eric Lamiot

Michel Grant. Ce nom ne vous dit rien? Pourtant, cet auteur de bandes dessinées a déjà deux albums à son actif (Ti-Guy, série d’aventures et d’humour), et sort une nouvelle série sur les jeux de mots (Mots dits jeux de mots!). Par cette entrevue, vous aurez l’occasion de découvrir cet auteur, formateur et passionné de bandes dessinées, en espérant qu’elle vous donne aussi l’envie de découvrir ses albums.

 

Pour ceux qui n’ont pas encore eu la chance de vous découvrir, qui est Michel Grant?

Je suis l’auteur de Ti-Guy, une série BD d’aventures et d’humour destinée au grand public et des Mots dits jeux de mots!, une série lancée en 2012. Comme son nom l’indique, c’est axé sur les calembours mais aussi les mots d’esprit.

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Qu’est-ce qui vous a amené à la bande dessinée?

J’ai toujours aimé les BD, attiré d’abord par l’attrait des dessins. Tous ces univers de papier et de couleur avec des histoires m’ont toujours fasciné.

Je me suis mis à en faire vers l’âge de 10 ans, des BD que j’ai d’ailleurs conservées, pas différentes de ce que les jeunes du même âge me montrent aujourd’hui d’ailleurs, si ce n’est qu’il y a à présent un certain penchant pour le manga. Notre culture asiatique d’alors se limitait aux séries de dessin animé comme Mini-fée et Speed Racer. Il n’y avait pas, pas dans le coin où j’étais en tout cas, d’imprimés de ce genre graphique pour nous influencer dans cette direction.

Je suis résolument issu de l’école franco-belge et mes histoires étaient fortement inspirées de l’esprit d’aventure et d’humour du journal Tintin que j’achetais chaque semaine. Pour m’amuser, j’avais d’ailleurs entièrement conçu quelques numéros de Tintin à la mine, en exemplaires uniques, avec des histoires originales dont seuls les membres de ma famille ont été les lecteurs!

Pif-gadget, Pilote, les publications Mon Journal, les comics de super-héros en anglais puis ceux d’Héritage en français et d’autres m’ont aussi fortement influencé. Bref, tous les canons de l’époque qui ont marqué tous ceux de ma génération, celle du tournant des années 70.

 

Vous animez des ateliers BD, pouvez-vous nous en parler un peu?

J’en fais un peu partout depuis environ 2002. Les écoles, les bibliothèques, les festivals, les salons du livre, etc. sont mon terrain de jeu. Je rencontre toutes les clientèles, de la maternelle au secondaire 5, et même l’éducation aux adultes.

L’atelier se déroule en deux temps. J’improvise d’abord une grande case de BD devant les participants à partir de leurs idées. Je leur montre les étapes pour en arriver à tout rentrer efficacement, bulles de texte et dessins, sans manquer d’espace et sans en gaspiller non plus. La mise en scène, tout simplement!

Je dis souvent qu’une BD, c’est très complet mais aussi très complexe. Je fais un parallèle avec le cinéma puisque l’on joue tous les rôles de sa BD, dans une histoire qu’on aura d’abord écrit et qui sera plantée dans de multiples décors qu’on va faire en entier. Et puis, comme sur un plateau de tournage, il faut diriger tout ce beau monde! C’est le rôle du metteur en scène, joué encore une fois par le créateur de BD. J’aborde donc aussi les notions de plans, d’angles de vue, de rythme du récit, etc. Des petites choses qui peuvent être utiles dans la création d’une BD J.

Nous entamons aussi parfois en seconde partie la création de BD à l’aide de matériel que j’ai développé et qui fait l’objet de la prochaine question.

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Esquisses et originaux de Ti-Guy

 

 

 

Il semble que pour ces ateliers, vous utilisez un outil exclusif, pouvez-vous nous en décrire le principe?

Le studio BD : c’est un carton 11 x 17 sur lequel se trouvent des informations visuelles qui résument la première partie de l’atelier (initiation). Se trouve aussi un canevas de cases de format 11 x 8 ½ sur lequel on fixe une feuille de papier, papier tout ce qu’il y a de plus ordinaire, pour y faire ses BD. J’ai simplement amélioré un truc que j’avais patenté quand j’étais gosse.

 

 

On parle souvent d'une désaffection des jeunes pour la bande dessinée, de par votre expérience dans les écoles, pensez-vous que ce soit le cas?

  Qui parle d’une désaffection pour la BD?! Je ne vois pas ça dans les écoles en tout cas, bien au contraire! La bande dessinée n’a jamais été aussi populaire et est très fortement encouragée par les professeurs, ce qui n’était pas le cas auparavant. Ils s’aperçoivent depuis un moment déjà que la BD développe le goût de la lecture, spécialement chez les garçons, et une période de lecture de BD est fréquemment en cours au  moment où j’arrive en classe. 

Je fais souvent mon petit sondage maison au début des ateliers: « Qui aime la BD? ». L’immense majorité, voire 100% des jeunes lèvent la main avec un enthousiasme qui ne ment pas. Et pour les quelques-uns qui, timidement parfois, ne lèvent pas la main parce qu’ils préfèrent la lecture de romans, je les rassure en leur disant que le scénario est presque plus important que le dessin dans une BD.

Comme au cinéma, si l’histoire est plate, tu auras beau engager les meilleurs comédiens et t’assurer les plus beaux décors, le film sera plate. C’est pareil pour la BD, l’histoire doit primer; le dessin, c’est la manière de raconter cette histoire. Dès qu’on a quelque chose d’intéressant à raconter, là seulement on pourra mettre tout son cœur dans la mise en scène et les dessins!

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Quelles sont les questions que vos « élèves » vous posent le plus souvent?

Q. – (Je leur montre une planche originale) C’est tout fait à la main, ça?

R - Oui, c’est d’abord fait au crayon à la mine puis encré par la suite, la manière traditionnelle étant à l’encre de Chine. Pour ma part, j’utilise surtout un crayon feutre. Mais il y a plus d’une façon de faire de la BD aujourd’hui, directement à l’ordinateur ou sur une tablette graphique.

Q - Le lettrage est fait aussi à la main?

R – Oui. Encore ici il y a beaucoup de lettrage fait à l’ordinateur à présent mais la calligraphie est aussi une forme de dessin dans laquelle on peut exprimer beaucoup de choses. C’est au choix du créateur. Il y a aussi son propre lettrage qu’on peut scanner et utiliser pour gagner en efficacité tout en respectant le coup d’œil lettrage-dessin.

Q - Il y a combien d’heure de travail par planche?

R – C’est dur à établir, tout dépend de la planche. Mais une moyenne de 10 à 15 heures la planche donne un assez bon aperçu de ce qu’il faut pour produire un album comme Ti-Guy. Ça inclus le temps d’écriture du scénario, qui s’étire sur des semaines, le développement graphique des nouveaux personnages, la recherche de la documentation, le découpage du récit en esquisses, etc. Donc, certainement un bon six à huit mois de travail à temps plein pour un album. Et plus encore s’il y a de la couleur!

Q – Pourquoi les albums sont-ils en noir et blanc?

R – Je précise que je suis également l’éditeur de mes albums avec les Éditions Québédé. Comme la couleur coûte plus cher à produire (on doit payer le coloriste) et à imprimer et que je ne suis pas subventionné, les albums sont pour l’instant toujours limités au seul noir, sauf pour la couverture.

Q - Vivez-vous de vos albums?

R – Malheureusement non, pas encore. C’est très dur d’en vivre, spécialement au Québec du fait de notre petit marché. Ce sont les ateliers qui me font vivre, comme celui d’aujourd’hui. Mais ils me permettent aussi de faire connaître mes albums, ce qui fait augmenter le lectorat lentement mais sûrement. C’est un long processus mais je peux dire que j’arrive à présent à tirer tous mes revenus de la BD, par les ateliers et la vente d’albums.

Dans l’éventualité où je pourrais vivre de mes albums, il est probable que je n’abandonnerais pas complètement les ateliers. Ils me permettent aussi de sortir de ma caverne car n’oublions pas que le métier d’auteur de bande dessinée en est un où l’on travaille isolé dans son coin. Un équilibre s’est installé.

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1ère et 2ème version de l'album Marché aux puces

 

 

Pour votre première série de BD, vous nous avez offert les aventures de ti-Guy. D’où est venu ce personnage?

Un de mes copains, Louis Paradis, m’a demandé en 1988 de lui fournir quelques pages de BD pour son fanzine, Le Sextant. J’ai donc créé Ti-Guy en vue d’une histoire qui ne devait pas s’étirer au-delà de sept pages. Dans ce récit, Ti-Guy est un marchand de farces et attrapes qui va profiter de sa cérémonie de mariage pour faire une démonstration de ses produits. Donc, tout le monde dans l’église va y goûter : pétards, bombes puantes, etc.! Louis me dit à peu près ceci: « Tu tiens là un bon design de personnage, pourquoi ne pas continuer avec? » J’ai alors écrit Marché aux puces en faisant progressivement de mon personnage un héros d’aventures et d’humour.

Ti-Guy est donc né d’une simple commande. Pour le nom, je voulais quelque chose de bref, qui sonne québécois. Et, fait cocasse, j’ai appris par la suite que les Français n’utilisent pas le diminutif « ti » pour dire petit mais plutôt « p’tit », comme dans P’tit Louis. C’était parfait!

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Ti-Guy est maintenant le héros de deux aventures. Est-ce qu’on peut s’attendre à d’autres histoires avec lui?

Je suis dans la réalisation du troisième tome dont le titre provisoire est Le trésor du Chemin-du-Roy. On se transportera donc en Nouvelle-France, dans un récit fluvial allant de l’île aux Basques jusqu’à Deschambeault.

Pour votre nouvel album, vous entrez dans un registre différent, l’humour par les mots. Qu’est-ce qui vous a donné l’idée d’utiliser les jeux de mots pour en faire de la BD?

Je fais des jeux de mots depuis toujours, les aventures de Ti-Guy en sont d’ailleurs parsemées. Lors d’un séjour à l’Isle-aux-Grues en 2005, où je m’étais rendu pour écrire le troisième Ti-Guy (ça fait un bout de temps!), je me suis mis à noter un paquet d’idées de gags pour en pimenter le récit. Je me suis ramassé avec tellement de  « matériel » que l’idée de cette série s’est pour ainsi dire imposée d’elle-même.

Je précise que le temps disponible pour la création d’albums est surtout l’été, le restant de l’année étant réservé essentiellement aux ateliers, principalement scolaires. Et au fil des années, j’accumulais un tel tas d’idées sur post-it durant l’hiver que je devais passer l’été suivant à tout débroussailler pour ne rien perdre de tout ce produit brut. Bien que le premier tome n’ait été publié qu’en 2012, la suite ne devrait pas tarder car j’ai pondu l’équivalent d’un album par été depuis tout ce temps.

Tant et si bien que Ti-Guy a dû prendre la voie de services pendant ces (trop) nombreuses années. Mais la série des jeux de mots étant bien définie à présent, il est de retour enfin lui aussi sur les rails!

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Pré-esquisses d'un gag de l'album Mots dit jeux de mots! - vol 1.

 

 

Comment s’est effectué le choix des idées?

Lors de la création des mots dits jeux de mots? De toutes les façons! Parfois, je m’impose un mot, un sujet ou une expression que je « travaille » dans tous les sens. Je cherche leur synonyme, leur antonyme, des mots qui s’en rapprochent par le sens ou la forme, écrite ou phonétique.

D’autres fois, j’entends simplement à la radio ou dans une conversation quelque chose et je vois immédiatement le gag (ou son potentiel), ou bien une situation comique qui ne demande qu’à recevoir un jeu de mots adapté.

Un avantage énorme de cette série est qu’elle m’amène à dessiner n’importe quoi! Je peux aborder tous les sujets, toutes les époques. L’univers dans lequel évoluera le gag est aussi dicté par celui-ci; si c’est une bactérie, un martien, César ou peu importe qui me vient en tête pour telle ou telle situation : enlevez, c’est pesé!

Je m’autorise aussi un large horizon quant au traitement : toujours en humour, parfois noir, caustique même, allant de la tarte à la crème 1e degré jusqu’au plus subtil et tordu des calembours ):o)

Le choix des idées lors de l’édition? J’ai accumulé des centaines de bandes tirant de tous les côtés et il m’est apparu le problème suivant : comment présenter tout cela en un album cohérent? Je me suis mis à redessiner certains gags pour en faire des mini-séries (ex. : pirate, informatique, argent, etc.) dans lesquelles je pouvais alors piger pour monter une thématique par page. Résultat : un album de 50 pages, avec une thématique chacune, comprenant trois bandes par page pour un total de 150 gags.

Est-ce difficile de transformer un bon jeu de mot en une bonne bande dessinée?

Ça dépend des gags : si leur effet vient surtout du côté phonétique, il suffit de mettre en scène la situation et les personnages ne sont là que pour servir le gag essentiellement contenu dans le dialogue. Parfois le gag ne va fonctionner efficacement qu’en complémentarité avec le dessin qui va provoquer le double sens; il faut alors bien amener ce gag. Certaines bandes comiques (comic strips) peuvent être pré-sketchées, découpées et dialoguées dans leur forme finale en dix minutes. D’autres prendront beaucoup plus de temps.

 

Maintenant que cet album est sorti, quels sont vos prochains projets en BD?

Je planche (normal, pour un auteur de BD J) simultanément sur le prochain Ti-Guy et les Mots dits jeux de mots! volume 2.

 Différentes éditions des albums Québédé et leurs signe

Différentes éditions des albums Québédé et leurs signets

 

 

Si vous deviez choisir 5 œuvres culturelles (tous domaines confondus) qui vous caractériseraient bien, quelles seraient elles et pourquoi?

Je ne sais pas trop comment interpréter la question. Je vais nommer cinq œuvres que j’aime bien et dire pourquoi.

-          Toute l’œuvre de Goscinny : pour son imagination, son humour débordant toujours vif, jamais déplacé, la clarté et l’efficacité de ses scénarios, et puis son talent à atteindre tous les âges dans une œuvre universelle qui traverse admirablement le temps. Aussi : Sempé, Chéret, Uderzo…

-          Les dessins animés de la Warner Brothers : quel humour délirant, avec de la musique et des effets sonores parfaitement adaptés. Sans oublier l’inimitable Mel Blanc, the man of thousand voices!

-          Le film Le bon, la brute et le truand : Ah! Le jeu des acteurs, la musique, l’ambiance...

-          Les Quatre Saisons de Vivaldi : je l’écoute en plusieurs versions dont une avec uniquement des cuivres. Ça m’inspire le calme, musique parfaite pour travailler. Aussi : Satie, Genesis…

-          L’Histoire de l’humanité : à travers elle, ce n’est pas une œuvre culturelle en particulier dont je parle mais d’une multitude. Les livres d’Histoire, de géographie, de personnages et de lieux historiques m’inspirent et me font rêver. J’aime bien aussi voyager et contempler de visu, à l’instar de Ti-Guy!

 

Merci encore pour votre collaboration.

Tout le plaisir est pour moi, merci beaucoup pour ces intéressantes questions, Éric.

 

Le site de l’auteur : www.atelierdebandedessineemichelgrant.com

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