Les entrevues Bedeka: Leif Tande, Auteur

Publié le par Eric Lamiot

Entrevue publiée le 02-10-2006

 

 

 

Électron libre dans le monde de la bande dessinée, Leif Tande nous propose souvent des créations originales. Avant la parution de son nouvel album, « William », chez Mécanique Générale, Leif Tande a bien voulu accepter de nous parler de son travail.

 

 

Tu va bientôt sortir un livre intitulé "William", peux tu nous en parler?
J'ai écrit le scénario de "William" en une nuit, d'une traite, d'un bout à l'autre.

Quand j'ai commencé à faire les planches de "William" je travaillais sur Morlac, c'était
un gros trip créatif très fort, mais en même temps une improvisation alors, de temps en
temps, je faisais quelques pages de "William" et c'était reposant car l'histoire était toute faite. J'en ai fait la moitié ainsi. J'ai fait la seconde moitié quelques mois plus tard.

En gros, c'est l'histoire d'un garçon qui va à l'école et qui va vivre une mauvaise journée. Tout va mal. La loi de Murphy, quoi! Mais, heureusement, le jeune est débrouillard et... un peu menteur. Alors il s'en sort par des pirouettes pas toujours honnêtes, tout en s'embourbant un peu plus à chaque fois.


Tu as gagné un prix Bedeis Causa au festival de la BD francophone de Québec pour « Morlac ». Quel effet est-ce que ça te fait ?
C'est toujours un peu étrange ce genre de chose. C'est sûr qu'au premier degré ça motive et ça fait plaisir. En fait, c'est  une reconnaissance de la part de gens  qui connaissent bien et aiment la bande dessinée. C'est donc tout un honneur.

En même temps, ma vraie récompense c'est de voir l'album imprimé, pour la première fois. De sentir l'encre dedans. De recevoir un ou deux commentaires positifs d'amis ou d'inconnus. De savoir qu'à quelque part je laisse ma petite trace de break sur le papier hygiénique qu'est la vie, avant d'en être chassé.

 

 

Penses tu que ça soit important de laisser une trace quelque part pendant sa vie ?
Primordial.

 

Je peux facilement comprendre que ça ait l’air d’un trip d’égo pour certains. Que ceux qui travaillent le plus fort sont jamais ceux dont on se souvient le plus. Et qu’on laisse plus souvent et facilement une trace indélébile sur l’histoire de l’humanité à faire le mal plutôt que le bien.

 

Cependant, là n’est pas la question. La vie est courte. L’époque actuelle qui est la nôtre s’achèvera bientôt et nous sombrerons tous dans l’oubli très rapidement. Juste de savoir que, sans devenir des « Best Sellers », mes livres resteront un certain temps disponible, c’est comme si je prolongeais un peu ma vie.

 

De toute façon, la trace la plus importante qui, j’ose espérer, me survivra longtemps, et dont je suis de loin le plus fier, c’est mes deux petits bambins d’amour. Mes deux garçons. C’est ÇA l’avenir. Les livres, c’est du papier.

 


Comment est né l'idée de « Morlac », et plus généralement, ou trouves tu tes sources d'inspiration ?
Je revenais de France quand, dans l'avion, le film "Sliding Doors" a été présenté. J'ai écouté cette double histoire et je me suis dit qu'en bande dessinée il y avait sûrement moyen de raconter simultanément encore plus d'histoires puisque, comme le médium le permet, il est possible de revenir en arrière, de sauter des pages, de déposer le bouquin et de le reprendre plus tard. Au cinéma, à moins d'être un fan de la manette, on passe rarement notre temps à reculer et avancer le film. Alors j'ai gribouillé une ébauche du concept de ramifications potentielles.

Le jour où j'ai commencé à travailler sur les planches de l'album, j'étais bien imprégné du  concept mais je ne suis pas revenu à cet embryon d'histoire. Au contraire, j'ai tout abandonné de cette ébauche de scénarisation (trop calculée) et j'ai laissé le plaisir me guider.

Morlac est donc une énorme improvisation. Je ne savais pas du tout où m’emmèneraient  ces histoires simultanées. Ce qui m'importait le plus était de rester fidèle au concept, comme une contrainte de base, de me donner aucune limite quant à ce qui pourrait survenir, tant scéniquement que visuellement, et de trouver, chemin faisant, des moyens de contourner ou de détourner le concept global.

En plus, je me lançais des défis: à la page 43 il faudrait que toutes les cases soient remplies, à la page 54 il devra en rester le moins possible, à la page 66 y'aura que des gros plans et tout le monde y sera surpris, etc. Et, évidemment, des trente histoires qui s'enchevêtrent tout au long de l'album, une seule trouve son chemin jusqu'à la fin.

On m'a reproché la "légèreté" du contenu de l'histoire. Bin voilà pourquoi. Comme c'est déjà tout un défi à suivre, s'il fallait en plus  que ce soit une thèse obscure sur l'état du surmoi métaphysique en relation intrinsèque avec l'interpersonalité socio-affective de la quête spirituelle judéo-islamiste d'un jeune éphèbe prépubert au Turmékistan boréal, on se serait emmerdé à essayer de lire ça. Alors y'a des ninjas, des extra-terrestres, des robots, de la copulation et beaucoup de sang. Et j'ai trouvé le moyen de faire périr mon héros une bonne trentaine de fois.
Ce fut très amusant à faire.


Comment pourrais tu décrire ton travail ?
Aucune idée. J'essaie des affaires. Je me permet d'expérimenter, de jouer avec le médium, de voir quelles sont les possibilités que je n'ai pas encore essayées et tenter d'en faire quelque chose.

Des fois ça marche, d'autres fois pas.

Je suis incapable de suivre une recette. Un album muet (Motus!) est suivi par une adaptation de livre trop verbeuse et très scénarisé (Le Poulpe) qui lui est immédiatement suivi  par une improvisation (Morlac), etc.

Mon processus créatif aussi est incohérent. Des fois j'aurais des idées pour 5 histoires et plein de concepts différents (et pas de temps pour tout faire, évidemment) quand d'autres fois rien ne me vient.

 

 

Pour « le Poulpe », pourrais-tu nous dire comment s’est réalisé ce projet ?
En fait, ce fut une très longue gestation pour un sprint final inspiré. Le projet m’a été proposé en janvier 2002 par les éditions 6 Pieds Sous Terre. J’avais jusqu’en décembre pour le faire. J’ai lu et relu le livre de Michel Dolbec. J’en ai surligné les bouts pouvant être omis sans que l’histoire n’en souffre trop et j’ai fait (chose que je ne fais jamais, d’habitude) une mise en page sketchée complète de l’album, pour savoir combien de pages compterait en tout l’ouvrage. 6 Pieds m’allouaient de 60 à 80 pages. Mon sketchbook en comptait 116 à la fin de l’exercice! Alors j’ai discuté avec les éditeurs et j’ai réussi à obtenir un livre de 96 pages dont 90 de BD. Le plus gros Poulpe à date. Et mon plus gros livre! 

 

Mais c’est pas tout ça, maintenant, il fallait le faire!

 

Évidemment, j’ai rien foutu du printemps 2002. Ni de l’été. Ma copine était enceinte de notre premier petit monstre et je travaillais à temps plein. À l’automne toutefois, lors de la venue de notre petit garçon, j’ai pris un congé de paternité d’un mois et demi et ma copine et moi avons décidé de se diviser le travail : elle s’occupait de nourrir le petit pendant la journée et moi je m’occupais de faire dormir le bébé pendant la nuit. À chaque fois que le bambin se tapait deux ou trois heures de dodo, je planchais sur l’album Palet Dégueulasse. Quand il s’éveillait en braillant, je berçais doucement le siège de bébé que j’avais mis sur ma table à dessin, ou le berceau, sis juste à côté, et je continuais dès qu’il s’endormait enfin.

En deux mois j’ai terminé l’album.

 


Comment se passe une journée de travail de Leif Tande ?
C'est trois heures de travail. Rarement plus: Leif se couche vers 1 heure du matin. Parfois 2. Éric se lève à 7 heure. Déjeune avec ses enfants et va les porter à la garderie. Se rend au bureau, chez Sarbakan. Passe la journée à trouver des idées de jeu pour Internet. Revient souper avec  la famille.  Couche les 2 garçons. Écoute un peu la télé. Attends que sa conjointe se couche, vers 22-23 heures. C'est là que Leif réapparaît. Il s'installe à sa table à dessin et il gribouille jusqu'à 1 ou 2 heure du matin. Voilà.

 

 

Est-ce que ton travail sur les jeux et tes créations de bandes dessinées s’influencent l’une l’autre (Pourrais t’on voir un jour un « jeu dont vous êtes le héros » basé sur Morlac, par exemple) ?
Hum… Il est évident que le plaisir recherché avec Morlac découle directement de l’univers des jeux vidéos : le pouvoir de diriger l’action, de décider du déroulement de l’histoire, de n’être pas que spectateur, mais aussi un peu un acteur dans l’histoire. J’ai pas encore songé aux autres possibilités de liens entre ces deux médiums. L’inverse est sûrement possible.

 

Je crois, comme Scott McCloud le démontre dans Reinventing comics : How Imagination and Technology Are Revolutionizing an Artform, que c’est la technologie derrière les jeux qui est ou sera bientôt utilisée, par les créateurs, pour raconter des histoires.

 

Il y a même certains jeux (comme un récent SpiderMan, entre autres) qui sont de plus en plus poussés au niveau des plans de vues et du « storytelling ». C’est très cinématographique et comic book comme résultat.

 

Et il y a « Spores » aussi, et toute l’application que son créateur a mis à créer un univers cohérent, totalement évolutif et scénarisé tout en demeurant extrêmement altérable et manipulable. Ce qui s’en vient est très excitant!

 


Tes ouvrages sortent chez La Pastèque et Mécanique Générale. Comment se fait la sélection de l'éditeur ?
À pile ou face.
Non, je déconne. Mais c'est deux maisons d'éditions avec leurs particularités. Et puis j'essaie d'alterner entre les deux. Moi, tant qu'on veut encore me publier, j'en profite!

La seule limite que je me suis imposé est de réaliser au moins un album par année. Si j'essaie d'en fais plus, je vais devoir couper ailleurs (famille, loisirs, travail) et ça me tente pas.


J'ai prêté « Morlac » à des amis, habitués à de la bande dessinée linéaire classique. Certains ont trouvé ça trop « fatiguant ». Que penses tu de ce commentaire, et peut-on aujourd'hui avoir du succès avec de la bande dessinée qui fait « travailler » un peu le lecteur ?
Tout dépends ce que l'on entends par succès. Le livre est imprimé et distribué. Si c'était là mon but, il est atteint. J'ai jamais eu l'ambition de faire un album à succès. Si ça arrive, bin tant mieux.

Quand j'ai une idée de scénario ou un concept particulier, je me pose jamais la question "qui va lire ça?" ou "qui va bien vouloir éditer ça?".

Un livre comme Pando le Panda est un non-sens total côté marketing. Un livre comme Morlac est un peu hermétique pour qui n'a pas envie de jouer et désire uniquement être nourri. Un livre comme Motus! est cruel et méchant. Qui va aimer ça? Je ne sais pas. Tout ce que je sais c'est qu'il faut que je les fasses. J'ai d'ailleurs plusieurs albums de terminés qui ne trouveront jamais d'éditeur parce que ce sont des projets suicides. Tant pis, au moins j'aurai eu du plaisir à les faire.


Comment es tu arrivé à la bande dessinée ?
Ce fut une longue déchéance. À l'école, je démontrai assez tôt certaines aptitudes au dessin. Simultanément, dans mes cours de français, mon imagination et ma prose soulevait l'admiration de mes pairs. Souvent on me promît un avenir grandiose en tant que peintre reconnu ou écrivain célèbre. Toutefois, ne sachant trop quel chemin choisir, j'ai opté pour les deux. La bande dessinée. Le mariage du texte et du dessin.

C'est drôle...
Peintre, tu meurs riche et adulé, entouré de muses et de femmes nues. Écrivain, tu te suicide en pleine gloire, riche et célèbre, à cause de ton alcoolisme. Bédéiste, t'es un osti de nobody qui fait pas une cenne.

Mon professeur d'orientation était un méchant nono!


Qu'est-ce que tu conseillerais à un jeune bédéiste qui souhaite faire
carrière dans ce domaine ?
"Adresse-toi à quelqu'un d'autre mec!"

C'est bin platte, mais je veux pas en faire une carrière. C'est une passion, un passe-temps. J'veux juste avoir du plaisir, du fun. Le jour où je sentirai une pression de devoir faire un album à succès ou de suivre une recette toute préparée, je crisse tout ça là et je me recycle dans le macramé ou une autre patente insignifiant du genre.

Pour l'instant, je me permets pas mal de réaliser toutes les fantaisies et les idées saugrenues qui me viennent à l'esprit et il y a souvent un éditeur qui est prêt à le publier. Je me sens libre et ne ressent aucune pression. C'est le bonheur quoi. Touchons du bois.

"Quant à toi, jeune freluquet, tu veux faire une carrière en bande dessinée? Bin apprends à t'amuser, pis prends-toi pas trop au sérieux!"


Quels sont tes coups de cœurs ?
Rien d'original ou de vraiment underground-cool, j'ai bien peur:

"Le combat ordinaire" de Larcenet. Ça m'a ému.

"Pillules Bleues" de Peeters aussi (d’ailleurs, l’individu à qui j’ai prêté mon exemplaire de Pillules Bleues, il y a bientôt deux ans, est priée de me le remettre!).

Le tout Marc-Antoine Mathieu, pour ses concepts originaux.

Trondheim. Pas tout... mais presque.

Et "Safari Monseigneur" de Florent Ruppert et Jérôme Mulot.
(Bon... c'est pas vrai. J'ai pas lu Safari Monseigneur mais ça a l'air pas mal "in" de lire ça. Moi je peux pas savoir, on trouve plus les livres de L'Association nulle part!)

 

 

Quelle est la question que je n’ai pas posée et à laquelle tu aimerais répondre, et qu’y répondrais tu ?

 

Pourquoi ?

Vert et/ou 42.

 

Encore merci pour cette entrevue. Pour informations complémentaires : Blogue de Leif Tande : http://leiftande.blogspot.com/, Mécanique Générale : http://www.pastis.org/mg/

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