Les entrevues Bedeka: Sylvain Lemay, Université du Québec en Outaouais

Publié le par Eric Lamiot

Entrevue publiée le 16-08-2006

 

 

 

 

Le programme universitaire de Baccalauréat en arts, Design et bande dessinée est l'un des très rares programmes universitaire qui offre une spécialisation tournée vers la bande dessinée. Ce programme original, offert à l'Université du Québec en Outaouais mérite qu'on s'y intéresse. Pour en savoir plus, nous avons demandé à Sylvain Lemay, directeur du programme et maintenant du département, de nous en parler.

 

 

Pourriez vous nous décrire le programme de Baccalauréat en arts, design et bande dessinée ?

 

Le programme est constitué d'une année de tronc commun (des cours de dessin ainsi que des cours de base du langage plastique et du domaine de l'image), puis les étudiants choisissent une concentration : arts visuels, bande dessinée ou design graphique. La deuxième année est surtout consacrée à l'acquisition des éléments disciplinaires. Par exemple, pour la bande dessinée, ce sont les cours de structure narrative, de découpage graphique, d'encrage et de couleurs, etc. La troisième année est consacrée à la synthèse de ces acquis, notamment par la réalisation d'un projet de bande dessinée.

 

Le programme est maintenant en cours de modification et la nouvelle version ouvrira ses portes à l'automne 2007. Cela constitue la procédure normale. Tous les programmes universitaires sont évalués et modifiés à tous les 8 ou 10 ans et le programme en arts et design existe depuis 1993 (la concentration en bande dessinée a été rajoutée en 1999). Mais la philosophie reste la même. Voici les objectifs, tels qu'ils apparaîtront dans le prochain Guide des études :

 

«La formation en bande dessinée est celle d’un auteur complet, maîtrisant les multiples aspects de la narration graphique. Elle permet donc aux étudiants d’approfondir tous les aspects de la création d’une bande dessinée, de la première idée à la réalisation d’une publication, de développer une réflexion sur le médium ainsi qu’un esprit critique sur la production contemporaine tout en explorant ses différents axes de développements (dont les créneaux récents de l’autobiographie, du récit intime, de la création par ordinateur, de la diffusion par Internet, etc.). Elle favorise le développement d’une écriture personnelle et originale, tout en identifiant et en se confrontant aux grands courants de la bande dessinée contemporaine. L’accent est ainsi mis dans cette spécialisation sur la narration en images. L’aspect multidisciplinaire du programme permet également aux étudiants de confronter la bande dessinée à d’autres formes artistiques et de reconnaître sa spécificité en tant que médium narratif capable de se nourrir des autres arts.»

 

Pour plus de détails sur la nouvelle version, je vous invite à consulter le site web de l'ÉMI (École multidisciplinaire de l’image) qui devrait être en ligne en septembre prochain. Vous pourrez y accéder par le site de l’Uqo (www.uqo.ca)

 

D’où est partie l’idée d’offrir une formation universitaire orientée vers la bande dessinée ?

 

Afin d’attirer une nouvelle clientèle, Ginette Daigneault, alors professeure en art a exploré cette possibilité. Pendant deux ans, elle a consulté des gens du milieu ainsi que des universitaires et elle a mis sur pied le programme qui a débuté à l’automne 1999. J’ai alors été engagé pour le démarrage de cette concentration.

 

Avez vous des professeurs qui viennent de ce milieu ?

 

Mario Beaulac et moi,sommes les deux professeurs réguliers rattachés à la bande dessinée. Nous sommes des universitaires (moi en études littéraires, Mario en communication). Mario a aussi travaillé pour «Croc» et «Anormal» notamment. Nous avons reçu deux professeurs invités : Edmond Baudoin (1999-2002) et Jean-Louis Tripp (2002-2004) qui, je crois, n’ont pas besoin de présentations. Notre équipe de chargés de cours est constituée des personnes suivantes : Réal Godbout, Paul Roux, Sébastien Trahan (Mécanique générale) et Frédéric Gauthier (La Pastèque). Ont déjà enseigné également chez nous au fil des années : Jean-Paul Eid, Jacques Samson, et Catherine Saouter. Pour les jurys de fin de bac, nous avons eu : Régis Loisel, Thierry Labrosse, Michel Rabagliati, Jimmy Beaulieu, Pierre Fournier et Christian Quesnel. Nous recevons également des conférenciers : Thierry Groensteen, Daniel Shelton, Gilles Chaillet, Chantal Montellier ont tous été présents à l’université. Nous avons également des liens avec le Rendez-vous international de la bande dessinée de Gatineau et le Salon du livre de l’Outaouais. Des ateliers-rencontres sont alors offerts aux étudiants par les auteurs invités. Il y a eu, notamment Jacamon et Janry dernièrement. Voilà, j’espère que je n’oublie personne.

 

Parmi vos étudiants, combien vont s’orienter vraiment vers la bande dessinée ?

Cela demeure un programme universitaire de premier cycle. En ce sens, la proportion d’étudiants qui vont réellement travailler dans le milieu de la bande dessinée est sensiblement le même que pour les programmes de théâtre et de littérature, par exemple. Nous n’avons des diplômés que depuis quatre ans et nous commençons à voir émerger des projets de nos anciens étudiants. Il y a d’abord les éditions Premières lignes qui ont été créées par d’anciens étudiants et qui publient des ouvrages d’auteurs qui ont étudié chez nous : Yan Mongrain, André St-Georges, Jérôme Mercier et d’autres à venir. Ils ont maintenant 13 livres à leur actif. Jérôme Mercier et Victor Brideau sont régulièrement présents dans Safarir depuis quelques années (illustrations et bandes dessinées). Il y a cinq de nos anciens étudiants dans Plan cartésien (Iris, Evlyn, Frédéric-Jean Gosselin, Marc et Daniel Michaud). Iris va sortir son premier livre chez Mécanique générale cette année et elle a des projets avec La Pastèque (Et vlan !) ainsi qu’avec Atrabile. Hugues Tremblay a également signé un contrat, mais je ne sais pas où en est le projet. Jean-Sébastien Bérubé, Stéphanie Leduc et Jérôme Mercier lorgnent du côté de l’Europe et des développements sont à prévoir pour les prochains mois (Stéphanie a déjà publié une histoire dans Lanfeust Mag). Alustriel publie son fanzine (Le corbeau et le renard) et tient un blog.Voilà, cela n’a rien d’exhaustif et beaucoup d’autres travaillent sur des projets, mais je n’ai énuméré que les plus concrets. Mais cela devient exponentiel à chaque année (nos premiers diplômés ne sont sortis que depuis quatre ans de l’université).

 

À l’intérieur de nos cours, nous expliquons la réalité du milieu professionnel et nous ne promettons à personne un contrat d’édition à la sortie de l’université. Nous faisons la même chose avec nos étudiants en arts visuels. Mais nous essayons de leur donner une meilleure connaissance du médium et du milieu. Par la suite, les plus persévérants et les plus passionnés réussiront sans doute à tirer leur épingle du jeu.

 

Je terminerai par une citation sur les objectifs de l’enseignement universitaire qui me semble très proche de ce que nous essayons d’accomplir, c’est-à-dire, cette idée de se consacrer entièrement à l’étude de la bande dessinée durant un certain nombre d’années  (je mettrais un bémol sur le côté optionnel de la présence en cours ;-). Notre but, c’est surtout de les outiller pour qu’ils puissent poursuivre leur apprentissage par la suite. Il y a des étudiants que nous avons amenés à un endroit X à la fin de leurs études, mais qui sont revenus nous voir, deux ans plus tard, et qui avaient encore plus progressé pendant ces deux années que durant leurs trois années au baccalauréat. C’est là notre plus grand cadeau.

 

«Enfin, le principe d’autonomie universitaire s’étendra aux étudiants. En effet, le but de l’enseignement universitaire est d’apprendre à apprendre; ainsi, le maître doit devenir progressivement superflu, sauf comme soutien et comme guide. Telle est la différence importante entre l’étudiant et l’écolier. L’étudiant doit apprendre par lui-même et participer à la recherche scientifique. Il peut suivre des cours s’il le juge à propos ; l’essentiel est qu’il se consacre pendant un certain nombre d’années exclusivement à l’activité intellectuelle, dans une communauté d’étudiants et de maîtres.»

Aline Giroux, Le pacte faustien de l’université, page 34

 

Quelles sont les carrières touchant la bande dessinée vers lesquelles vos étudiants vont pouvoir se diriger ?

Jusqu’à maintenant, nous en avons qui se dirigent vers une carrière d’auteur et d’éditeur, mais certains pourraient se consacrer plus particulièrement à celle de scénariste, d’encreurs, de coloriste ou de critiques. Mais pour cela, il faut souvent avoir une deuxième carrière. Certains enseignent la bande dessinée dans des écoles et/ou à la ville, d’autres ont réalisé plusieurs contrats d’illustration. Il n’est évident pas facile de vivre uniquement de la bande dessinée au Québec.

 

Conscientisez vous vos étudiants à cet état de fait, et comment est-ce qu'ils voient leur futur?

Nous avons un cours en troisième année qui s’intitule Milieux professionnels et qui confronte l’étudiant à la réalité du marché. De plus, nous avons intégré depuis trois ans une activité à l’intérieur du cours Introduction au programme où nous expliquons clairement la réalité (et ce pour toutes les concentrations) dès les premières semaines de cours. Nous n’avons encore eu aucun abandon suite à cela. Ils sont très conscients de ce qui les attend. Cela dit, nous recevons également des étudiants qui s’inscrivent chez nous par passion, mais qui n’ont aucunement l’intention de tenter de vivre de la bande dessinée.

 

Dans la bande dessinée européenne, on voit de plus en plus de travail de collaboration, avec un ou plusieurs scénaristes, un dessinateur, un encreur, un coloriste. Formez vous les étudiants au travail en collaboration?

Notre programme est axé sur le développement d’une écriture personnelle et originale. Mais il y a également des travaux qui se font en collaboration. À la fin de leurs études et après avoir expérimenté les différentes facettes du métier, certains décident de se consacrer uniquement à la scénarisation (en s’inscrivant à un certificat en scénarisation, par exemple) et d’autres qui excellent en dessin, mais qui n’ont pas aimé le côté écriture de la chose, se cherchent des collaborateurs pour l’écriture de scénarios, collaborateurs qui proviennent parfois d’amitiés développées durant les études.

 

Avez vous également des cours plus accès  vers le coté "marketing" (comment réaliser un et présenter un travail pour un éditeur)?

Oui cela se voit dans le cours Milieux professionnels déjà mentionné et se poursuit dans les cours de Synthèse en troisième année. Les étudiants ont des professeurs qui sont des professionnels et qui peuvent partager leurs expériences (Réal Godbout, Paul Roux, Sébastien Trahan, etc). Et quand nous le pouvons, nous invitons des éditeurs (Mécanique générale, La Pastèque et Premières lignes sont tous déjà venus à l’université. Grafiksismik devait venir l’année dernière, mais cela n’a pu se réaliser. Pour une prochaine année peut-être.). Plusieurs de nos étudiants suivent également des cours de marketing offerts par le département d’administration.

 

Que pensez vous de la bande dessinée Québécoise actuelle ?

Il est indéniable qu’elle connaît un essor sans précédent depuis le début du siècle. Il y a encore peu de temps, je pensais au titre d’un article de Jacques Samson : La bande dessinée québécoise : sempiternels recommencements. Depuis le «Printemps de la bande dessinée québécoise» (1968-1974) on avait souvent assisté à des périodes d’effervescence suivies de périodes plus tranquilles. Mais il semble que pour le moment, l’ancrage semble plus solide que par le passé. Je suis très heureux de voir autant d’auteurs publier et travailler pour des éditeurs européens et américains ; cela démontre que le talent est présent et permet à ces gens de voir leurs travaux circuler d’une façon professionnelle. Mais je suis encore plus heureux de voir des maisons d’édition exister dans la durée et posséder des catalogues de qualité. La Pastèque et Mécanique générale ont fait un énorme boulot ces dernières années et, pour la première fois, une grande quantité d’albums est disponible en librairie (et pas seulement dans les bacs à soldes des librairies de livres usagés). Le travail de réédition de La Pastèque mérite également d’être souligné. Il est primordial de donner accès à des ouvrages qui étaient un peu perdus. La mémoire collective se doit d’être préservée. Il reste énormément de choses à faire, mais, sans tomber dans un optimisme béat, je suis assez confiant pour les prochaines années.

 

Le marché de la bande dessinée à évolué rapidement ces dernières années, avec quelques consolidations chez les éditeurs, l’apparition d’un marketing BD assez agressif parfois, la renaissance de magazines consacrés à la bande dessinée, que pensez vous de cette évolution ?

Si on observe ce qui se passe du côté europeéen, il est clair que la bande dessinée est un «produit» et qu’elle est tributaire des lois du marché. Les grands éditeurs font maintenant partie de grands groupes financiers et les résultats doivent être rapides. Avec le nombre de nouveautés, la vie d’un album est de courte durée et les emplacements dans les librairies deviennent restreints. D’où le marketing agressif. C’est un peu malheureux de voir tout cela. J’ai l’impression que l’on va bientôt arriver à une certaine saturation et que le marché va devoir se redéfinir. C’est un peu ce qui s’est passé durant les années 1980 et qui a donné naissance aux indépendants par la suite. Mais une révolution ne peut se faire sans heurts et beaucoup d’acteurs du milieu pourraient écoper. Cela devrait être salutaire à long terme, mais je ne me considère pas comme un futurologue..

 

L’internet permet maintenant de diffuser rapidement ses créations, et certains auteurs de bande dessinée passent par ce médium. Pensez vous que ça soit une voie d’avenir ?

Auparavant les maisons d’édition possédaient leur propre organe de presse ce qui donnait la chance à des auteurs débutants de voir leurs planches publiées sans que l’éditeur ait à prendre de gros risques financiers. Cela permettait également à de jeunes auteurs d’affiner leur travail tout en le confrontant à des lecteurs. Cela a un peu disparu du paysage. Les blogues semblent vouloir jouer un peu ce rôle aujourd’hui. De plus, cela permet de recevoir des commentaires à chaud tout en créant des liens avec un lectorat. Reste à voir le passage de ces blogues au livre. Dans les nouveaux auteurs publiés par Mécanique générale cette année, certains ont été découverts sur des blogues (Jimmy pourrait me corriger là-dessus) : Iris, Pascal Girard, etc. Ce que je sais, c’est qu’il serait idiot de vouloir nier la réalité d’internet et de ne pas essayer de profiter au maximum de cette nouvelle forme de communication. Et le livre a encore de longues années devant lui avant d’être entièrement remplacé par le support informatique.

 

Pour vous, qu’est-ce qu’une bonne bande dessinée ?

Ce qui m’intéresse d’abord c’est le récit. Mes études doctorales ont été réalisées en études littéraires. Tout ce que je demande à l’auteur c’est de m’intéresser à son histoire ou à sa non-histoire, à la limite. J’aime que le dessin soit au service du récit. Je suis très peu intéressé par l’esbroufe graphique. Et l’important, ce sont les émotions que l’auteur réussit à transmettre au lecteur. Personnellement, je suis beaucoup plus touché par la simplicité de la vie quotidienne que par la grande aventure. Une histoire de panne de courant telle que décrite par Jimmy Beaulieu (Ma voisine en maillot) vient beaucoup plus me chercher qu’une saga politico-financière à la «Largo Winch».

 

Lisez vous de la bande dessinée, et si oui, quels sont les auteurs que vous nous conseilleriez ?

Je lis énormément : romans, nouvelles, essais, poésie, théâtre, bande dessinée. Il est toujours difficile de conseiller des auteurs et/ou des livres. Je répondrais par mon parcours personnel. Si je me suis intéressé à la bande dessinée quand j’étais jeune, c’est grâce (ou à cause) de Franquin et de Tillieux. Avant cela je lisais indifféremment des romans et de la bande dessinée. Mais à partir de ce moment, je me suis intéressé aux spécificités de la bande dessinée. À l’adolescence, ce fut Gotlib, Bilal et Bourgeon. Par la suite, j’ai complètement arrêté de lire de la bande dessinée durant presque 10 ans à partir du milieu des années 1980. J’y suis revenu lorsque je suis tombé sur les livres de De Crécy et de Prado au milieu des années 1990. Et j’y suis resté en découvrant Baudoin et Trondheim. Pour les ouvrages plus récents, disons que mes derniers coups de cœur ont été le «Hemingway» de Jason, «Le local» de Gippi, «De capes et de crocs» d’Ayroles et Masbou et «L’art selon madame Goldgruber» de Malher. Et comme il n’y a pas que la bande dessinée dans la vie, en ce moment, je lis «Nikolski» de Nicolas Dickner et il y a longtemps qu’un roman ne m’avait autant intéressé.

 

Pour quelqu’un qui voudrait faire une carrière dans la bande dessinée, quels sont les conseils que vous pourriez lui donner ?

Persévérer. Essayer de publier le plus possible (collectifs, fanzines, blogues, etc.). Essayer de trouver une originalité dans son style. Comprendre que la bande dessinée ne consiste pas simplement à enligner des dessins sur une page, mais qu’il faut savoir comment raconter. Accessoirement, s’inscrire chez nous ;-)

 

Y-a t'il quelque chose que vous voudriez ajouter?

 

Merci !

 

 

Merci Mr Lemay de nous avoir accordé de votre temps pour répondre à ces questions. Pour plus d'information, vous pouvez consulter le site http://www.uqo.ca/secteurs/emi/

 

Publié dans Entrevues Bedeka

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