Les entrevues Bedeka: Table ronde Fanzines
Publiée le 24-10-2006
Le fanzine est une aventure littéraire à part entière. Dans l'univers de la bande dessinée, ce vecteur d'expression prends de multiples formes. Bedeka.org a organisé avec quelques acteurs du fanzine BD du Québec une mini table ronde pour approfondir ce sujet. Pierre Bouchard (Petr, fanzine Bidon), Joel Sim et Karlos (Le Bob), Léon Leclerc (Surprizcomix) et Francis Hervieux (MensuHell) ont gentiment accepté de participer à cet exercice.
Pourriez vous nous présenter vos fanzines ?
Petr: Le Fanzine Bidon est un petit format avec une couverture couleur, parfois sérigraphiée, c'est un fanzine à thème ouvert à un large éventail d'Artistes du dessin.
Joel : Le Bob est un périodique (presque mensuel) de bande dessinée collectif. Les thèmes sont l’humour, l’absurde et l’aventure, mais nous n’hésitons pas a sortir de ce cadre, le seule vrai contrainte que nous donnons au auteurs est l’intemporalité (aucune actualité, parodie, caricature).
Karlos : Le BOB est imprimé en noir et blanc et contient 40 pages par numéro (pour l’instant) avec un format typique de revue qui est le 8.5 X 11.
Joel : Et aussi j’aimerais préciser dans la joie que ça ne contient aucune pub !
Léon Leclerc: Notre fanzine se situe actuellement entre un fanzine et un recueil-magazine concept de format manga/ livre jeunesse. Présenté sous forme d'un horaire (on s'est basé beaucoup sur la télé !), nous voulons offrir des histoires qui s'adressent à un grand public, avec de tout pour les différentes strates d'âge.
Nous sortons du cadre de la blague pour davantage travailler tous les genre : l'anecdote, l'humour, l'action, l'aventure, etc.
Francis Hervieux : MensuHell est une publication photocopiée de format 8½x11 qui sort à chaque mois, et dont le contenu est consacré à 100% à la bande dessinée. L’essentiel du contenu est d’origine québécoise, même si certains auteurs étrangers ont collaboré par le passé. On peut donc y lire autant des histoires en bandes dessinées que les articles sur la bd, ou des critiques d’albums. La très grande majorité du matériel publié est tout de même inédit. Le matériel est essentiellement francophone, mais il arrive encore que je publie des bds en anglais.
Qu’est-ce qui vous a amené à l’idée de réaliser un fanzine ?
Joel : Depuis que je suis petit que je rêve d’avoir ma revue de BD ! Et aussi et surtout , je crois que le public québécois est de plus en plus mur pour avoir son mensuel de bd, alors nous tentons l’expérience.
Francis Hervieux : J’ai tout simplement récupéré le projet initialement créé par Steve Requin, abandonné au printemps 2002. D’un fanzine au contenu très varié (photo-romans, anecdotes personnelles, romans-feuilletons, parodies, etc ), je lui ai donné sa vocation 100% bd. Le premier numéro sous ma direction fut le #35 (octobre 2002), et j’ai assuré la sortie mensuelle depuis, pour en arriver bientôt au #84 (le numéro 83 vient de sortir). À l’époque, il ne me serait pas venu à l’idée de partir quelque chose de totalement nouveau à partir de zéro.
Léon Leclerc: Après quelques années de 48hBD!, certains participants souhaitaient se rencontrer plus souvent.
Devant la quantité et la qualité des projets personnels, les plus mordus ont formé un groupe informel qui est devenu Les Surpriz Comix.
Petr: Je connaissais depuis longtemps l'existence de ce type de publication, pour le bidon, c'était pour le festival de la bd de Québec en 2004, nous avons édité rapidement un petit fanzine que nous avons présenté au festival.
Comment choisissez vous ce qui va rentrer dans chaque numéro ?
Léon Leclerc: D'abord, les projets proposés doivent être acceptables d'un grand public. Tous les sujets, styles et genres sont acceptés. Les têtes décapités, le morbide gratuit, les scènes avec du sang, les pitounes, etc. sont proscrits.
L'auteur est donc libre de raconter ce qu'il lui plaît dans ces conditions. On fait aussi de l'accompagnement quand un passage est plus faible ou a besoin d'être remanié.
Ensuite, ben, on essaie de tout entrer dans le numéro selon une logique d'horaire.
Petr: Nous avons des amis qui dessinent autour de nous et d'autres se sont ajoutés avec le temps. Nous envoyons le thème et puis nous recevons les dessins ou bd, il n'y a pas beaucoup de discussions sur le contenu.
Francis Hervieux : Premièrement, ça dépend toujours de ce qu’on me fournit, de ce qui est disponible à la date de tombée. Ensuite, je fais le choix là-dedans en tenant compte de mes goûts personnels en premier lieu, et des qualités au niveau dessin/scénario du matériel. Certaines choses que je publie me plaisent plus que d’autres, mais je sais reconnaître la pertinence de certains auteurs ou histoires par-dessus mon seul jugement. J’accorde une préférence marquée pour du matériel inédit. Mais il est possible de passer outre cette directive si la première publication est ancienne (plusieurs années), ou si le tirage original était confidentiel ou non-disponible dans le rayon de distribution de MensuHell (la grande région de Montréal). La question de la langue est importante aussi : je peux accepter de publier une traduction en anglais ou en français si le matériel a été publié dans l’autre langue auparavant. Finalement, j’aime bien découvrir de nouveaux talents, ou donner la chance à des jeunes artistes prometteurs d’obtenir une certaine visibilité. Il n’est donc pas nécessaire d’avoir publié ailleurs pour avoir une chance d’être recruté par MensuHell ! Il suffit de me contacter pour me soumettre du matériel.
Joel : Le Bob est constitué d’un comité rédactionnel ou plusieurs décisions sont prises en totale démocratie. Le groupe est constitué de Karlos, Gugu, Charles et moi-même. Les bandes dessinées sont choisies selon les thèmes du Bob, même si la plupart du temps on prend ce qu’on a, nous sommes toujours a la recherche d’une plus grande équipes de bédéistes pour, entre autre, augmenter notre nombre de pages.
Karlos : De plus, la majorité du temps nous créons le contenu spécialement pour Le BOB par le biais de rencontre scénaristique et autres patentas.
Comment avez vous organisé votre circuit de distribution ?
Petr: Tout d'abord nous avons commencé par Québec, nous savions que la librairie Pantoute acceptait ce type de parutions alors on y est allé. Et puis fichtre à Montréal, et il ne faut pas oublier les disquaires indépendants, pensez indépendant.
Karlos : En fait le circuit c’est organisé petit à petit… Je suis tout simplement allé dans différents commerces susceptibles d’apprécier la revue et ai demandé pour placer Le BOB dans ces endroits. Certains on refusé, mais la plupart on accepté avec joie. Le concept étant que nous laissons la revue en consigne au commerçant (d’où l’importance d’avoir de l’ordre dans les papiers, pour tenir le compte des quantités) avec une entente relative à la consigne, par ex. certain commerçants nous demandent 25 % de consigne tandis que d’autres simplement 10 % (0.50 $). Donc à chaque nouveau numéro je fais la tournée des commerces, un par un, pour prendre les anciens et laisser les nouveaux et aussi pour récolter l’argent des ventes.
De plus, nous avons des « camelots » qui vendent par eux même des copies et d’autres collaborateurs dans quelque autres villes du Québec qui ont été voir les commerçants pour placer des Le BOB là-bas, cependant cette technique est parfois relativement compliquée étant donné l’éloignement et les prix de la poste….
Léon Leclerc: Nous ne sommes pas encore organisé sur ce point. Nous tenons surtout à nous faire connaître pour l'instant du public par le contact direct.
Ça permet d'évaluer les réactions de la foule sur notre type de contenu proposé.
Francis Hervieux : C’est moi qui s’en occupe tout seul. Je fais la tournée des points de vente en voiture, souvent au courant de la même journée pour qu’il n’y ait pas trop d’inégalité dans la disponibilité des copies. Je n’ai des points de ventes qu’à Montréal, puisque mes expériences passées dans la ville de Québec n’ont pas été concluantes. Et la poste n’étant pas bon marché pour le volume de mes envois, envoyer des copies à d’autres points de ventes de cette manière est équivalent à une perte…
Pourriez vous nous décrire ce que vous pensez de la place du fanzine dans le monde de la bande dessinée ?
Karlos : Je crois que la place des fanzines est juste à côté des bandes dessinées… à gauche probablement.
Joel : Oui, le fanzine étant plus près du peuple, ont peut dire qu’il a un penchant vers la gauche.
Karlos : Non sans blague je crois que le fanzine est une bonne manière de commencer dans le monde de la bande dessinée, il apporte l’expérience et une belle façon de se faire connaître un peu, il est sûr que ce n’est pas comme si un gros éditeur te lancerait à grandeur du monde, mais localement parlant c’est très profitable.
Francis Hervieux : C’est une école, un essai, un défouloir… Autant pour des petits nouveaux que pour des pros. C’est une manière de s’affirmer : je fais de la bande dessinée ! C’est une façon de se pratiquer, de découvrir ses possibilités, et de mettre son talent en commun avec d’autres artistes. Voir son matériel publié en compagnie d’autres personnes aide à se perfectionner et à se dépasser. C’est un peu là que se décide la vocation : ceux qui persiste ont les tripes qu’il faut, alors que les autres ne sont peut-être juste pas assez intéressés dans le médium pour continuer (en dehors de leur plaisir personnel). Mais le fanzine n’est pas une étape obligatoire : certains passent par le graphisme ou le dessin animé, et peuvent très bien en arriver à un niveau professionnel sans l’expérience du fanzinat.
Léon Leclerc: Le fanzine reste un lieu d'exploration. Donc la place qu'il occupe reste celle d'un art marginal, comme tout ce qui touche l'exploration.
Le problème, c'est quand nous voulons offrir de la bédé grand public. Au Québec, la compétence des éditeurs est presque nulle et le circuit Édition/Distribution reste frileux à l'idée de développer ce créneau.
Dans les faits, nous restons condamnés au fanzinat, ce qui est ridicule car ce n'est pas du tout le même genre de public.
Petr: Le fanzine pour moi est un passage vers autre chose, je ne désire pas ardemment vendre pas plus que 100 exemplaires, tsé je voudrais en vendre un million. A savoir si un objet comme ça peut intéresser les gens, donnez-moi 1 million, on fait des campagnes de pub cool a la tv et dans un an, tous les ados du Québec vont lire le fanzine bidon. J'ai pas répondu a ta question hein?
Lors du festival de la bande dessinée francophone de Québec, il y avait un espace dédié aux fanzines. Comment avez vous trouvé cette expérience ?
Francis Hervieux : Ce fut une très bonne initiative du festival. Il faudrait que ça soit pareil partout. Personnellement, je ne peux pas dire que les ventes ont été incroyables (ils y a plusieurs facteurs à étudier), mais au moins les fanzines étaient présents sur place, et accessible au public.
Joel : Vraiment enrichissante ! En partant, c’était la première fois que j’allais à ce genre d’événement… J’ai découvert que les enfants aimaient certain de mes personnages. Et aussi c’est toujours bien de pouvoir rencontrer d’autres bédéistes ! En plus les ventes ont bien été.
Karlos : Personnellement j’ai adoré l’expérience, cela permet de voir un peu plus les « réactions » du grand public face à son produit et comme le disait Joel de rencontrer les autres créateurs du milieu… Je recommencerais sans hésitation.
Petr: C'était bien, il aurait fallu que ce soit l'espace Fanzine Bidon, ça aurait levé. Le dessin c'est la vie, c'est magique, souvent je trouve les salons très austères, tu attends que les gens daignent venir te voir, il faut faire des happenings. Mais je remercie ardemment les organisateurs qui nous ont invité. Bravo à la relève.
Léon Leclerc: Nous avons vraiment apprécié. Nous étions à l'autre bout, entre Bayard et DLM. Comme nous nous étions donnés un look plus punché avec des animations intéressantes, nous avons retenu l'attention de la foule. Et le public que nous visions s'est présenté.
Fort de vos expériences respectives, quel conseils donneriez vous à ceux qui voudraient créer leur propres fanzines ?
Petr: Inventez, créez des objets intéressants, le format noir et blanc couverture inclus c'est pas super winner, mettez de la couleur, insérez des échantillons gratuits de savon à vaisselle. Servez-vous de ça pour explorer le dessin, les styles et vous allez finir par trouver votre trail.
Léon Leclerc: De se laisser simplement guider par la passion sans rien attendre en reconnaissance ou en retombées économiques.
Bref, s'amuser/ tripper sans rêver en couleurs.
Joel : D’oublier ça ! Ils peuvent rentrer dans Le Bob à la place ! hahaha!
Karlos : Premièrement : Lâche pas la patate.
Tout dépendant du genre de fanzine que nous voulons créer il faut être prêt à travailler fort car ce n’est pas tout de produire le fanzine à proprement parler, il faut aussi l’imprimer ($$$), le distribuer (soit prêt à marcher un bon coup) et le vendre (par l’intermédiaire de publicité, lancement et autre techniques de marketing). Avoir une bonne équipe est un point indispensable je crois.
Francis Hervieux : Le faire pour le plaisir en premier lieu. Ne pas avoir de plaisir en faisant des fanzines, c’est partir à reculons. Il y a moyen de s’améliorer et de profiter de l’expérience sans se casser la tête ! C’est facile, ça ne coûte pas trop cher si on fait attention, alors pourquoi pas essayer ?
Quelle est la place d’internet dans le monde des fanzines, et est-ce que, selon vous, ça va se développer ?
Petr: Il y a beaucoup de gens qui publient sur des blogs, ça a le même effet que les fanzines, de montrer ton travail mais il n'y a pas l'objet ni la possibilité de faire une piastre ou deux, ça peut compléter ton fanzine, y mettre de la vidéo, des dessins animés.
Francis Hervieux : En dehors d’assister la promotion du fanzine en guise de complément, je ne crois pas à la panacée internet. Mais c’est mon opinion personnelle, et elle n’est pas partagée par plusieurs… Mon expertise se trouve dans les fanzines photocopiés, et on peut dire qu’elle s’arrête là. N’importe qui peut placer des dessins sur internet. Mais travailler sur du papier exige un engagement supplémentaire, et c’est dans cette différence que je vois une supériorité du fanzine papier sur le support internet. Même si cela diminue de beaucoup le lectorat potentiel. Un fanzine n’est pas destinée à être lu par des milliers de gens non plus !
Karlos : L’Internet, selon moi, permet d’offrir une meilleure visibilité au fanzine et permet de « réunir » les gens…
Joel : Ouais, réunir,.Je cherchais le mot.
Léon Leclerc: Internet peut faire un excellent travail. Le problème actuellement, c'est que le public qui a rendu populaire certaines bédés et mangas via le web reste le fait d'un public pointu. Ça ne développe pas de nouveaux lecteurs, ça.
Pour viser le grand public, il faut sortir du monde de la bédé et chercher à le joindre. Là-dessus, nous sommes dans l'inconnu et devons sortir... de notre bulle. C'est la raison pour laquelle nous investissons en personne dans des festivals populaires, sans lien direct avec la bédé.
Quelle est la question que je n’ai pas posée sur le fanzine et à laquelle vous mourrez d’envie de répondre (avec votre réponse, bien sur) ?
Petr: Est-ce que tu pogne plus avec les filles depuis qu'on parle du fanzine bidon dans les médias? Mettons qu'un gars qui serait célibataire (pas mon cas) pourrait y trouver son profit.
Joel : Quelle est la question que vous pensez que je n’aurais jamais osé poser sur votre fanzine ? et ma réponse est ‘’ aucune’’.
Léon Leclerc: La question : comment pourrions-nous joindre un grand public hors des sentiers déjà battus afin d'imposer la vision québécoise dans le monde de la bande dessinée ?
Réponse : Excellente question à laquelle j'aimerais connaître la réponse.
Francis Hervieux : Ça rapporte quoi d’être publié dans MensuHell ?
MensuHell est un fanzine bd, et non une revue professionnelle : les collaborateurs y participent bénévolement, et ne reçoivent pas de rémunération. C’est une expérience de travail, et une communauté d’artistes de bd. Cependant, pour les remercier de leur appui, je procède au tirage de bourses à la fin de l’année parmi les collaborateurs réguliers. Et comme je suis aussi présent à plusieurs autres niveaux dans le milieu de la bd au Québec (le site BD Québec en est un bon exemple), je suis toujours prêt à donner un coup de main supplémentaire aux collaborateurs de MensuHell lorsqu’ils ont besoin d’aide ou de support.
Merci beaucoup à vous tous d'avoir participé à cette mini table ronde virtuelle, et surtout de votre implication dans le monde de la bande dessinée, et nous souhaitons longue vie à vos fanzines respectifs.
Pour plus d'information:
Le Bob: http://www.lebob.info/
Surprizcomix: http://www.surprizcomix.com/
MensuHell: http://www.mensuhell.ciboire.com/